Accrochage entremêlé pour les artistes de l'association.
Lors de l'accrochage de l'expo, ils étaient tous présents: Catherine P. avec ses photographies, Jean-François Bouron avec ses peintures, Wood et Gaël Chapo avec leurs dessins et photomontages sous le bras.
«C'est l'aspect collectif de notre association», explique Catherine P., une des permanentes de l'association Zavata. Cela leur permet aussi de penser ensemble la cohérence de leur exposition et de ne léser personne.
Pour l'auberge de jeunesse d'Amiens, ouverte depuis le début de l'année 2011, c'est la première exposition. Mais probablement pas la dernière, les organisateurs ont prévu que les expositions se succéderaient avec des battements de quinze jours.
L'espace que les responsables de l'auberge laissent aux artistes est de premier ordre: trois grandes salles, dont la pièce de convivialité du rez-de-chaussée, une vitrine idéale.
Pour les quatre artistes de Zavata, en revanche, ce n'est pas la première exposition. L'association existe depuis 2005. D'abord antenne amiénoise d'un projet présent à Lille, Saint-Étienne ou Sarrebruck, les Amiénois sont maintenant les seuls survivants du projet. Et ils forment un groupe bien vivant, exposant dans la Somme ou au-delà des frontières de la région.
«L'objet premier de l'association, c'est de présenter les travaux des artistes qui font partie de l'association.» Pour Gaël Chapo, un des membres de l'association, se rassembler permet de partager les contacts, les tuyaux pour exposer. Par ailleurs les artistes y voient l'intérêt de la critique constructive et de la possibilité d'échanger des conseils techniques.
S'il leur arrive, parfois, de mener des travaux à plusieurs mains, il y a probablement quelque chose d'autre qui lie leurs œuvres, leurs univers. «Il y a des correspondances, peut-être une atmosphère. Ce n'est pas voulu, mais ceux qui décident de rejoindre l'association ressentent probablement une proximité avec nos travaux. Mais on est plus hétérogènes que d'autres groupes ou collectifs.» Chez Zavata, un peu de tous les arts, pas seulement des arts graphiques: de la photographie, de la vidéo mais aussi de l'écriture, par exemple.
Les quatre artistes ont accepté de se plier à un jeu: pour Le Télescope d'Amiens, ils ont choisi une de leurs œuvres exposées et nous l'on décrite. Le sens qu'ils y ont mis, qu'ils n'y ont pas mis, la technique utilisée, etc. Ils ont eu totale liberté pour présenter leur travail. La parole est aux artistes.
«Cette œuvre clôt une série de personnages à la fois hommes et branches, elle représente une confrontation entre l'homme et la Nature. Mais la Nature avec un grand N, qui fait aussi référence à notre nature humaine, profonde, nos instincts. C'est une confrontation entre notre personnalité et la façon dont on doit se comporter par rapport au monde, la lutte constante entre le devoir et l'envie.
J'utilise l'ultraréalisme en confondant des éléments «naturels». Ici le naturel est un mélange végétal-animal, puisqu'on distingue des griffes qui empoignent le personnage. On devine que ces excroissances partent du sexe, c'est le lieu du désir, c'est ce désir-là qui fait souffrir le personnage.
Le "parasite" de Wood et son hôte.
J'utilise l'ultraréalisme pour montrer la violence que le corps subit. Pour la technique, c'est un rotring, un stylo à l'encre de chine très fin, on appelle aussi ça "isographe". Il y a aussi des interventions à la plume. J'utilise l'isographe car c'est une technique difficile qui demande beaucoup de temps. Comme je décris une lutte, de la souffrance, ça prend du sens: pour moi la technique doit approcher le sens de l'œuvre.
Voilà, ça va comme explications? Je suis curieux de savoir ce que les autres vont raconter.»
«C'est juste un nom donné après coup, d'après la position du personnage. Principalement pour la distinguer d'autres toiles, sinon elle n'aurait pas vraiment de titre.
La base de l'image c'est une photo de ma copine qui a posé pour moi. Pour le reste, il n'y a pas vraiment de sens. Je travaille plus pour rechercher des expériences visuelles, sans qu'une idée structure le tout.
Par exemple, je pars d'un détail, un moment, quelque chose vu ou ressenti dans la vie ou dans une expo, quelque chose qui me provoque une émotion. J'essaie de me l'accaparer, de la remettre "à ma sauce", dans mon tableau.
Une pensée sombre de cette "méditation"
Je dessine depuis tout petit, je m'inspirais de mangas, de comics, de mythologie. Aujourd'hui, je dirais que dans mon travail j'essaie de me créer une mythologie propre, avec des personnages récurrents, assez sombres.
Pour la technique c'est pastel, fusain, acrylique, et quelques touches de peinture à l'huile. Je viens du dessin et je commence seulement à tenter la peinture à l'huile. C'est bête mais, dans une espèce d'échelle de valeur idéalisée, la peinture à l'huile me paraît au sommet. Alors je m'y essaie, mais c'est difficile à maîtriser et, dans cette toile-ci, je n'en ai utilisé que de petites touches.
Je peux passer beaucoup de temps aux finitions d'une toile, et j'ai souvent des difficultés à décider lorsqu'une œuvre est terminée ou pas. Pour moi l'œuvre n'est pas une fin en soi, c'est l'expérience qui est intéressante. Celle-ci, par exemple, m'a coûté des efforts. Lors de l'avant-dernière exposition, j'ai rajouté quelques traits juste au moment de l'accrochage.»
«Mais je ne sais pas quoi dire, ce sont juste des photographies! J'hésite entre plusieurs photos. Ma préférée du moment c'est ce pois de senteur. Non! Je vais plutôt en choisir une autre.»
«Elle est extraite d'une série de photos faites dans les friches de Coop, sur le bord de la route d'Abbeville. Celle-ci a été prise à travers un soupirail, je trouvais intéressant de prendre les sous-sols à travers le soupirail, j'en ai faite une autre où je fais le point sur les sous-sols.
Un peu de la friche de Coop au milieu de l'auberge de jeunesse.
Ici le point est fait au premier plan, sur une toile d'araignée qui montre que le temps a passé. Ces friches sont un endroit assez fascinant pour cette vétusté et l'aspect graphique qui en résulte.
Dans cette série, j'ai recherché ces formes qui naissent sur un bâtiment magnifique qui lui, est en train de mourir. Cette recherche graphique, je la fais aussi sur les fleurs et les végétaux: dans les friches j'ai une deuxième série de photos où je m'intéresse à toute cette richesse végétale qui se développe aux abords du bâtiment. Pois de senteur, marguerites, et d'autres fleurs sauvages qu'on a l'habitude d'arracher lorsqu'elles sont dans nos jardins.
Peut-être c'est une idée de nostalgie que j'essaie d'exprimer, j'essaie de faire revivre le passé. Je pense que c'est la même démarche que lorsque je fais du papier à partir de fleurs ou de végétaux divers (du papier végétal): j'essaie de donner une autre vie à quelque chose qui va disparaître.
C'est une photo numérique car je n'ai pas de labo photo à disposition pour pouvoir faire des retouches comme les contrastes et l'intensité. Ce que je me permets, dans ce travail, de façon très légère.»
«C'est possible que je ne figure pas sur la photo? J'ai un vrai problème avec le fait d'être pris en photo.»
«Il s'appelle "01" parce qu'il y en a un deuxième du même nom, exposé juste à côté. Le sens? Il y a beaucoup d'éléments divers, figuratifs, ce sont souvent des symboles, inspirés de cultures différentes. Des hiéroglyphes, des symboles du bouddhisme et de différentes religions, mais je laisse à chacun le soin d'interpréter.
Ce qui me plaît c'est le côté graphique de tout cela, je puise dans tout ce qui m'inspire graphiquement et je l'inclus dans un espèce d'alphabet personnel, comme un répertoire. Ces éléments là, je réfléchis à la façon de les assembler, de construire l'ensemble.
La symbolique et «la recherche d'une cohésion graphique» pour Gaël Chapo.
Les réseaux de lignes arrivent après, pour celles-ci c'est le graphisme qui détermine la forme, je les installe petit à petit, en laissant une place à l'aléatoire. Là je suis moins dans la symbolique que dans la recherche d'une cohésion graphique à l'ensemble.
Pour les symboles, je travaille au feutre et au posca (des feutres qui contiennent de la peinture). Cela me permet de superposer des couches de peintures, il y a déjà un travail graphique là-dedans. Pour les réseaux de ligne, j'utilise une plume métallique et de l'encre de couleur.
Celui-là n'est pas un original, c'est une reproduction. L'original m'a pris environ un mois, il a un format A3, mais celui-ci est plus grand, 60x90cm à peu près. Nous faisons des impressions d'art de nos œuvres, avec l'aide d'un imprimeur qu'on connaît bien. Celle-ci a été tirée à cent exemplaires, avec des encres garanties 100 ans. Cela permet de vendre à prix abordable une œuvre, imprimée avec une grande précision des teintes sur des papiers de très grande qualité.»
J'ai rencontré tous les artistes lors de l'accrochage de leurs travaux, le jeudi 15 novembre. L'exposition à l'auberge de jeunesse d'Amiens est visible jusqu'au 14 décembre.