Conférence à la Maison du Théâtre
« Les citoyens moyens sont dans une grande perplexité en ce qui concerne les questions économiques », explique Alain Letrun, le président de l'Université populaire d'Amiens. L'association avait invité, le mercredi 20 juin, l'économiste altermondialiste Dominique Plihon, membre d'Attac et du réseau des économistes atterrés, à donner une conférence à la Maison du Théâtre d'Amiens. Au menu de la soirée ? « Une maîtrise démocratique de l'économie est-elle possible? ». Vaste question!
Vers 20 heures, une petite cinquantaine de personnes était installée sur les fauteuils rouges de la grande salle de la Maison du Théâtre. Pendant une bonne heure, tous ont écouté l'économiste. Beaucoup d'informations, beaucoup de données. A la fin de son intervention, l'universitaire en vient presque à s'excuser : « Désolé si mon propos n'est pas toujours cohérent mais je voulais aborder des niveaux différents de compréhension ».
Fin de la conférence. Contre toute attente, personne ne se plaint de ne pas avoir compris. Et pour cause, la majorité des spectateurs semble composée de militants, d'étudiants, d'enseignants. Populaire, l'université?
Pour cette « vieille soixante-huitarde », la conférence est « une révision générale ».
Cet étudiant en philosophie regrette que « le plan économique et le plan politique » soient trop mêlés.
«Il y avait pas mal de choses que je connaissais déjà», indique cet autre étudiant en psychologie familier des lectures économiques. Les « citoyens moyens », absents ce soir-là, resteront vraisemblablement dans la perplexité.
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« Les universités populaires portent parfois mal leur nom »
Dominique Plihon
Le Télescope d'Amiens : Pourquoi êtes-vous venu donner cette conférence à Amiens?
Dominique Plihon: En tant que militant, intellectuel engagé, j'estime qu'il est de mon devoir d'essayer d'expliquer les phénomènes économiques, de les rendre accessibles à la grande majorité des citoyens.
J'essaie de lutter contre la pensée unique: les puissants veulent nous faire croire qu'il n'y a qu'une seule manière de cerner les phénomènes économiques alors qu'il y a d'autres diagnostics possibles, donc des solutions alternatives.
Vous dites vouloir rendre l'économie accessible au plus grand nombre mais le public de votre conférence était surtout composé de professeurs, de militants et d'étudiants. Une population au capital culturel important. N'est-ce pas une contradiction?
Oui, c'est un problème que l'on rencontre souvent. Les universités populaires portent parfois mal leur nom. Elles attirent peu les classes populaires. C'est très compliqué... La plupart des gens sont crevés en rentrant le soir chez eux et préfèrent regarder la télé plutôt que de venir assister à une conférence qui demande un réel effort de concentration.
Mais il y a des choses à faire. Certaines universités populaires, notamment à Paris, sont en contact avec des collectivités territoriales, des associations de quartiers et des syndicats, ce qui permet de faire venir d'autres publics, de milieux sociaux divers. Mais ce n'est pas facile et ça demande un gros travail de terrain.
Il faut aussi savoir délocaliser les événements dans les quartiers populaires, travailler les accroches des affiches, présenter les choses différemment dans la communication pour attirer un public différent.
« Il n'existe pas d'économie pure. »
Vous devez simplifier le fruit de vos recherches lors des conférences pour les rendre accessibles. Le risque n'est-il pas alors de devenir simpliste, d'en dénaturer les résultats?
Non. Il y a deux choses: soit on discute entre chercheurs de sujets pointus, soit on fait de la valorisation de recherche, c'est-à-dire que l'on met des savoirs à disposition. Quand on fait de la vulgarisation, on simplifie mais ce n'est pas forcément une mauvaise chose. J'essaie de partir de mes recherches pour aller au plus simple. Ne pas le faire serait très dangereux.
Dangereux?
Si les citoyens ne comprennent pas les travaux des savants, ceux-ci garderont le savoir pour eux. Ils auront alors seuls l'oreille des décideurs, c'est démocratiquement très dangereux. Le savoir doit servir à la société tout entière. C'est ma façon de voir les choses, elle n'est pas forcément partagée par tous mes collègues... Beaucoup d'enseignants d'universités sont élitistes, ils pensent que les gens ne peuvent pas comprendre leurs travaux.
Y a t-il un manque de culture économique en France? Un problème d'enseignement à l'école?
Non, la France a fait des progrès considérables. Et je veux rendre hommage aux enseignants du secondaires, ils font un travail interdisciplinaire remarquable dans les lycées. Ils ont une approche qui mêle l'économie, l'histoire, la sociologie: ils ont tout compris, ce sont les meilleurs! Ainsi, les jeunes qui suivent les sections Economique et social (ES) sortent du lycée avec de bons éléments d'analyse.
La science économique est surtout une science humaine?
Oui, c'est une science qui s'appuie sur des présupposés politiques. Il n'existe pas d'économie pure, c'est une science politique. Si la science économique repose sur une certaine démarche méthodologique, elle est orientée en fonction de l'idée que l'on se fait de la société. On penche alors soit vers une économie libérale, soit dirigée, ou encore centrée sur les droits fondamentaux. Et les citoyens ont le droit de ne pas être d'accord! Ce n'est pas un problème, au contraire, ça engendre du débat. Le vrai problème est que l'on assiste à une politique de désinformation des principaux médias qui distillent une forme de pensée essentiellement néolibérale.
Vous faites partie du réseau des économistes atterrés. Qu'est-ce qui vous rassemble?
Nous nous opposons aux politiques libérales. Nous ne sommes pas pour autant des révolutionnaires, le couteau entre les dents. Nous voulons juste des règles fortes. Les économistes atterrés rassemblent des marxistes, des keynésiens, des régulationnistes. Nous sommes également très critiques envers l'Europe libérale qui nous enfonce dans la crise. C'est un réseau très large de plus de 2000 personnes venues du monde universitaire mais aussi entrepreneurial et bancaire. Nous raisonnons en terme de rapport de force et nous commençons à essaimer dans d'autres pays: en Espagne, au Portugal, en Allemagne. Il y a beaucoup d'économistes critiques en Allemagne, ce n'est pas du tout un pays monolithique. On travaille ensemble et l'on se rend compte que l'on a de nombreux points communs. Ça remonte le moral.
Dominique Plihon a été interviewé par téléphone quelques jours après sa conférence à Amiens.