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Le match des vélos verts

Le 07 December 2012
Enquête commentaires (1)
Par Rémi Sanchez

Ce sont les vélos de location estampillés Amiens métropole qui sont arrivés les premiers dans les rues d'Amiens, en 1998. Et l'idée ne venait pas du politique.

L'association Véloxygène et l'Ofre (Organisme de formation et de retour à l'emploi) s'entendent sur un projet – allier création d'emploi, réinsertion et promotion de l'usage de la bicyclette en ville – et le présentent au conseil d'Amiens métropole.

Le projet s'appelera Buscyclette, un service de location de vélo disponible depuis un autocar stationné devant la gare SNCF, de 8h à 21h. «Les cinq premières années, c'était un usage de loisirs: on louait à la journée, et nos salariés étaient surtout occupés à remplir des contrats de location, prêter et récupérer les vélos. On avait aussi un local en centre-ville et d'autres salariés s'occupaient de la maintenance du matériel», explique Antoine Patin, actuel directeur de l'association Vélo-service qui gère le service Buscyclette.

Le bus-cyclette se sédentarise, Decaux arrive

Le service est un succès. L'association démarre avec 80 vélos et, devant la demande, se voit dans l'obligation d'augmenter sa flotte, régulièrement. Et il faut penser à un développement différent, d'autant que les salariés n'ont pas vraiment le temps de se former à la réparation de vélos. En 2004, ils ferment le bus et passent en location de longue durée.

Le nombre de vélos loués par l'association d'Antoine Patin croît avec la demande.

«La longue durée a vraiment boosté nos locations. Par ailleurs on passait moins de temps à remplir les contrats et les gens se montraient plus responsables avec des vélos qu'ils gardaient un mois ou plus», estime Antoine Patin. Bref des bicyclettes qui servent mieux et qui reviennent en meilleur état, tout le monde était gagnant. Aujourd'hui, l'association compte sept salariés.

Fin 2007, la société JCDecaux et sa filiale Cyclocity contactent la mairie d'Amiens. JCDecaux, c'est le groupe publicitaire international, en première position pour les systèmes de vélo partagé. Ils ont à leur actif les fameux «Vélib'» parisiens, les «Vélo'V» lyonnais et beaucoup d'autres villes françaises ou étrangères ont succombé à leur système de bicyclettes en libre-service.

Les forces en présence

À quelques mois de l'élection municipale, Gilles de Robien et son équipe accueillent avec beaucoup d'enthousiasme le projet de vélo en libre service du publicitaire et, au début de l'année 2008, vingt-six stations sont installées en centre-ville.

Mais ce sont les vélos verts d'Amiens métropole qui sont les plus nombreux dans la ville, et de loin! Aujourd'hui, Vélo-service loue un stock de 1900 vélos verts, qui sont tous la propriété de l'agglomération. Ils louent, en plus, deux vélos adaptés au handicap, soixante vélos à assistance électrique, soixante vélos pliables. Au 3 janvier 2012, selon leurs chiffres, 78% du parc de vélos métropolitains était en location.

Au même jour de l'année, les Vélam revendiquaient environ 650 abonnés, longue et courte durées. En moyenne, les 233 vélos de JCDecaux sont utilisés 1,98 fois par jour.

Soient une moyenne de 461 trajets quotidiens en vélo qui sont effectués par les abonnés. Un chiffre «comparable» à ceux de villes comparables, selon François Alexandre, le directeur régional de JCDecaux. Par exemple, Besançon, Mulhouse où l'implantation du service est similaire.

Avec 20 000 Vélib' et plus de 1200 stations, le réseau parisien n'est pas comparable, selon François Alexandre.

Chacun des Vélam pèse 22 kilos. Ils possèdent un dérailleur à 3 vitesses, un éclairage par dynamo, un antivol, un panier, une sonnette.

Les vélos d'Amiens métropole pèsent environ 18 kilos. Ils sont équipés de façon identique, avec un antivol, un panier, une sonnette et un éclairage, parfois équipés d'un porte-bagage arrière. Et un dérailleur 3 vitesses, de la même marque que ceux des Vélam.

«Mais on a demandé à Shimano de nous créer des rapports spéciaux», revendique François Alexandre. Et c'est un fait: les vitesses des Vélam sont très confortables. Certes, vous ne battrez pas de record de vitesse sur route, mais pas non plus avec les vélos de Buscyclette.

Par demi-heure d'utilisation ou à l'année, des services différents

Les Velam sont les moins utilisés, et pourtant, ce sont les moins chers à l'année. Mais le service rendu n'est pas le même.

Chez Vélo-service, les tarifs à l'année vont de 50 euros en tarif réduit à 120 euros. 89% du parc de vélos est loué à l'année, une part négligeable des vélos se loue en courte durée. Lors de la location, il faut déposer un chèque de caution de 150 euros, qui n'est débité qu'en cas de vol ou de perte du vélo.

Au retour du vélo, si des réparations importantes sont nécessaires, elles sont partiellement facturées au client. L'association a ainsi récupéré près de 10 000 euros de ces frais sur l'année 2011.

Avec 25 euros pour un an, 1 euro pour un jour, on peut emprunter un Vélam. Au-delà d'une demi-heure d'utilisation, il faut ramener le vélo à l'une des bornes du service: sinon des suppléments sont facturés. Un euro pour la seconde demi-heure, deux euros pour la suivante, puis quatre euros chaque demi-heure supplémentaire. Des frais qui sont reversés à la municipalité.

 Avec le Vélam, tout se fait à la borne.

Devant le cas d'utilisateurs qui ne comprenaient pas le système de location et se retrouvaient avec des factures très lourdes, le conseil municipal a délibéré que ces sommes seraient plafonnées à trente euros.

Les réparations sont prises en charge par l'entreprise Cyclocity. En effet, une fois que votre vélo est raccroché à la borne, vous êtes dégagé de votre responsabilité.

Pour ces raisons, les deux services proposent des usages très différents. Chez JCDecaux, le vélo n'a d'intérêt que s'il est partagé lorsqu'il est inutilisé. Pour Vélo-service, au contraire, le vélo est réellement confié au cycliste pour toute la durée de la location.

Des usagers qui se ressemblent

Néanmoins, en observant les statistiques des deux services, on s'aperçoit que les usagers se ressemblent. Des deux côtés, la moyenne d'âge est jeune. Chez Vélo-service, selon les chiffres de 2011, 63% des utilisateurs avaient moins de 26 ans, 19% bénéficiaient de tarifs de salariés et 14% étaient des demandeurs d'emploi ou bénéficiaires du RSA.

Les usagers du Vélam sont, à 57%, âgés de moins de 35 ans. Par ailleurs, sans présager de leur activité, ils utilisent les Vélam de façon plus importante dans des plages horaires spécifiques: entre 7h et 10h, entre midi et 14h, ainsi qu'entre 16h et 20h. Ce qui peut faire penser à des horaires d'actifs, étudiants ou salariés.

Comme les Vélam ne sont disponibles que dans le périmètre restreint du centre-ville, on peut donc inférer que les vélos de JCDecaux servent aux citadins qui restent en ville. Néanmoins, la station de la gare étant la plus fréquentée, le service est aussi probablement utile à des pendulaires.

Cyclocity: une entreprise déficitaire?

Le Vélam, c'est un service qui est «presque» gratuit pour la ville. Contre une concession d'espace publicitaire à utiliser librement par la firme JCDecaux, ceux-ci installent et entretiennent, à leur frais, tout le matériel.

Par exemple? La Mairie étudie des travaux de réaménagement sur trois stations. Les frais qui incombent à la Ville seraient d'environ 40 000 euros, pour amener l'électricité ou faire de menus travaux de voirie. JCDecaux prendrait, à sa charge, le coût du matériel électronique et de son installation.

En retour, les montants des abonnements reviennent à la firme. Mais pour JCDecaux, la balance est largement déficitaire: 12 000 à 15 000 euros annuels seulement sont collectés par l'entreprise avec les abonnements Vélam.

Aucun chiffre précis ne nous a été communiqué sur le coût du service Cyclocity Amiens. Mais on peut deviner que les coûts des six emplois, des achats de nouveaux vélos, la lourde activité de transfert de vélo, de maintenance et les charges des locaux ne sont pas compensés par ces recettes.

 À bicyclette ou en camionnette, les techniciens de Cyclocity interviennent toute la journée sur les Vélam.

De l'avis de Thierry Bonté, élu en charge des transports alternatifs à la métropole, les retombées de JCDecaux ne sont pas uniquement financières. «Le concept de Decaux, c'est la cession de l'espace public. Ils gèrent le marché à leurs risques et périls mais en contrepartie on leur cède une partie d'espace public. Pour installer les vélos mais aussi pour y mettre des espaces publicitaires. Pour autant cela va au-delà de l'intérêt de la publicité. Il est aussi question d'image publique de l'entreprise, au travers du succès de ses vélos en libre service».

Buscyclette: un service public

Côté Vélo-service, la délégation de service public (DSP) a été renouvelée le premier mai 2011 et court jusqu'en 2017. Elle coûtera, environ, 120 000 euros annuels à la métropole. Par ailleurs, Vélo-service s'auto-finance à hauteur de 150 000 euros, par le biais des recettes de location, de réparation ou encore de leurs activités de gardiennage de vélos de particuliers.

Chez JCDecaux comme chez Vélo-service, on assure que les services sont complémentaires, et pas concurrents. Associés même, sur plusieurs manifestations comme la semaine de la mobilité, la semaine du développement durable ou encore la fête du vélo.

 

Location, gardiennage, réparation, éducation, les missions de la DSP de Vélo-service sont nombreuses.

Main dans la main, leurs représentants font partie des groupes de réflexion de la métropole sur les aménagements cyclables. Antoine Patin, avec d'autres, avait même été consulté à propos de l'implantation du Vélam, pour décider des meilleurs emplacements des stations, par exemple. «Les assos ont aussi insisté sur l'importance que les stations prennent du terrain sur la chaussée, et non pas sur le trottoir: que le développement du vélo en ville ne se fasse pas au détriment du piéton.»

Dans l'élaboration du nouveau Schéma directeur des aménagements cyclables (SDAC), là où Antoine Patin et l'association Véloxygène peuvent apporter des idées militantes sur la place du vélo en ville, Cyclocity amène des données chiffrées de flux et de circulation, puisque chaque déplacement de Vélam reste enregistré dans leurs bases de données.

Comment faire plus pour le vélo?

Devant tant d'émulation, et tant de solutions proposées aux résidents ou aux gens de passage, on peut se demander pourquoi l'usage du vélo n'est pas plus répandu dans notre ville. Selon les études, le vélo ne représente que 3% des déplacements des Amiénois, quand la marche à pied dépasse le quart de leurs allées-et-venues.

D'autant plus surprenant qu'Amiens investit régulièrement de l'argent dans les aménagements cyclables, arceaux d'amarrage, pistes, etc. 360 000 euros en 2011, 470 000 en 2012 et près d'un million d'euros y seront consacrés en 2013.

«On peut toujours s'améliorer, c'est certain, explique Thierry Bonté. Il faut continuer à placer des arceaux en ville, et créer des parkings pour vélo, car il est parfois difficile de les rentrer dans les maisons amiénoises. Par ailleurs les vols de vélo deviennent fréquents, ça n'encourage pas les gens. Il faut aussi que nous travaillions sur des vrais trajets structurants pour circuler facilement, améliorer la continuité des pistes cyclables».

Pour ne pas s'arrêter en si bon chemin, le directeur de Vélo-service espère voir se généraliser plusieurs nouveautés du code de la route. «On revendique de faire passer tous les sens interdits de zone 30 en double-sens cyclable, comme le prévoit la loi. Le double-sens est plus sécurisant, les automobilistes voient arriver les cyclistes. On peut aussi autoriser au vélo de tourner à droite quand le feu est rouge, ce serait opportun avec les politiques de "quartier apaisé" dans la ville.»